Faits d'affects 3
Après avoir exploré différentes manières dont les affectspeuvent nous égarer dans leurs brouillards ou, à l’inverse, nous enfermer dansleurs fabriques contraignantes d’émotions rivales, il restait à s’engager dansle territoire des gestes instaurant une relation affective plus juste : niaffolés d’eux-mêmes, ni hostiles envers autrui. On découvre alors qu’un émoiayant inventé puis assumé sa forme parvient à « sortir de son moi »,c’est-à-dire à s’ouvrir un destin éthique.Donner forme à ses affects, donc : pour les engager dans unrapport à l’autre. C’est déjà ce que fait un enfant lorsqu’il entrelacequelques spirales en nous appelant à y voir un certain état du cosmos. C’est ceque fait un historien de l’art (Aby Warburg) en montrant comment les « formesdu pathos » sont d’abord des formations migratoires qui traversent toutesles frontières de l’identité. C’est ce que fait un psychanalyste (Wilfred Bion)à l’écoute des « turbulences émotionnelles » d’autrui. Ou un musicien(Jean-Philippe Rameau) quand il introduit ce demi-ton inattendu qui fait toutbasculer. Ou un peintre (Francisco Goya) lorsqu’il parvient à « commouvoirl’air » d’un espace apparemment vide. C’est ce que fait un écrivain(Georges Perec) quand il bouleverse – à tous les sens du mot – son écriture enfaisant émotion d’une simple « motion du e ».À partir de ces exemples et de quelques autres, il devientpossible de revisiter quelques grandes leçons philosophiques – Nietzsche,Benjamin… – sur la dialectique de l’affect et de la distance. Cette leçon estesthétique, puisqu’elle dépend des formes. Mais elle engage aussi notre tactenvers autrui là même nous sommes touchés, prolongeant toute réponseémotionnelle vers ce geste de responsabilité dont Emmanuel Levinas a pu fairele cœur de toute éthique.