États de présence
Kler est le prénom d'un jeune homme trans devenu sujet de ce corpus. J'ai découvert son univers pudique et poétique en 2019, à travers ses photographies publiées sur les réseaux sociaux. Lorsque je l'ai rencontré, il m'est apparu à l'image de ses photographies. Malgré son jeune âge, il dégageait une forme de maturité précoce. Je lui confirmai alors mon désir de travailler avec lui, d'être un témoin intermittent de sa transition. Pendant quatre ans, nous avons réalisé 13 séances ensemble, à intervalles espacés et parfois plus resserrés, mais reliées par un dialogue suivi. De ces séances, je retiens d'abord la grande réserve, l'extrême pudeur de Kler. Contrairement à mes autres corpus photographiques, il n'a jamais été question de nudité. Nous n'en avons jamais parlé d'ailleurs. Elle semblait hors de propos, insupportable, au-delà de la transgression. Les vêtements issus du vestiaire masculin portés avec quelques accessoires devenaient une seconde peau. Kler apparaissait comme nu malgré les vêtements. Je lui demandais de "laisser venir". Il y avait de la musique (Keith Jarret, Philip Glass, Arvo Pärt, Laurie Anderson…). Kler évitait systématiquement l'objectif. Il regardait vers le sol, fermait les yeux ou se dissimulait derrière ses bras comme pour plonger davantage en lui-même. Rarement, je lui demandais de regarder l'objectif. Ce fut le cas au tout début, lors de la première séance. Il portait alors un béret. Ce fut aussi le cas, lors de l'avant dernière séance pour un portrait que Valérie Fougeirol proposa d'afficher en vitrine pour l'exposition du printemps 2024, rue Guénégaud. Un an auparavant, nous sommes partis ensemble au Cap Gris-Nez, non loin de chez sa grand-mère. Comme toujours, mais là plus encore peut-être, cette séance fut un temps suspendu, grave, un recueillement.Ce livre compte 37 photographies. Elles apparaissent comme autant de témoignages, d’expressions de l’identité masculine, d'états de présence de Kler. Le graphisme donne place à l’expression libre des postures et des gestes que je reconnais comme une trace du désir.