L’artiste explore la mémoire du paysage en superposant images et traces du temps. À travers une pratique expérimentale du tirage argentique,différentes temporalités se rencontrent et dialoguent au sein d’une même image. Le paysage s’y révèle en mouvement, traversé par ce quipersiste, s’efface ou réapparaît.“Je suis à nouveau dans le jardin, j’essaie d’entendre la voix des choses, de comprendre où elles nous mènent. Fleurs coupées, palmier,assiette. Et puis quelques bouquets. Plus loin une eau vaseuse, sans horizon, et en tournant la tête ce même arbre, pourtant différent àchaque regard, devant un ciel offusqué par des matières changeantes. Je me laisse porter un instant par cette ronde étrange, je suis de moinsen moins sûr de pouvoir saisir la direction des choses, quand tout à coup le souvenir de notre conversation me revient et je m’aperçois queje cherchais un récit là où il y avait une histoire plus vaste, évidente, dépliée sous mes yeux depuis le début. Soudain je peux en nommerchaque élément, en ordonner chaque chapitre : c’est une nature peinte, un livre de peinture. Une photo qui fait et refait de la peinture, quila reparcourt en totalité. Je reviens sur mes pas et j’ai devant moi toute l’histoire des images. La chronologie même y est, depuis les origines.Frise de bovidés paléolithiques, leur procession suivant une courbe creusée par l’eau dans le relief du paysage. Corbeille de fruits échappéed’une fresque pompéienne, feuillage insondable de la Villa Livia. Prédelles du Saint François de Giotto, avec son arbre solitaire dressé surle fond d’or craquelé comme une terre desséchée. Main extraite d’une étude anatomique d’un maître de la Renaissance. Vanités. Naturesmortes hollandaises. Chardin. Gainsborough. Nymphéas. Bouquets d’Odilon Redon. Mais aussi premiers daguerréotypes. Tirages négatifset solarisations surréalistes. Ce long mouvement de peinture qui tend la main à la photographie a quelque chose de poignant. À vrai direje ne sais pas dans quelle direction va ce mouvement : s’il régresse vers les commencements ou si plutôt il en part et nous apporte dansun grand ressac des images qui nous font revivre sur une ligne de crête l’histoire de la peinture jusqu’à l’apparition du nouveau médiumphotographique, et jusqu’aux épreuves que voici, qu’on dirait prises dans la fragilité des commencements, pas encore détachées de leurantiquité. Une fulgurante légende des images peintes revécue par la photographie, à l’intérieur d’elle-même.”Extrait du texte de Bertrand Schefer