Histoires d'incertains ailleurs
AVANT-PROPOSJ’ai eu la chance que je ne changerais contre aucune autre de passer une jeunesse heureuse dans le milieu rural pyrénéen sur le territoire de la commune ariégeoise de Rimont. Les exigences de mes études universitaires puis de mon profil de carrière m’ont par la suite tenu longuement éloigné des lieux de mon enfance. Puis est venu l’âge de la retraite, les retrouvailles avec ma ferme familiale et la source de sérénité renouvelée chaque matin, dès que j’ouvre la fenêtre de ma chambre, d’apercevoir à deux kilomètres à vol d’oiseau le clocher de l’église où j’ai été baptisé. Mon baptême ? Peu de souvenirs : cette période fut sans évènements marquants. Mais par contre, à peine venais-je de recevoir ma première communion que j’ai assisté à la destruction totale de mon village, incendié par les nazis, tandis que mon père et ses compagnons en Résistance faisaient front avec une combattivité qui finit par s’avérer payante. Le lendemain, au fronton noirci de la mairie incendiée, pendait encore un drapeau tricolore roussi et criblé de balles, certes, mais toujours là. Le drapeau de Rimont était aussi obstiné que ses habitants. Comment aurais-je pu ne pas être fier d’eux ?Mais revenons à ce qui faisait à cette époque de parfaite convivialité le quotidien de la vie paysanne. La coutume des veillées était ancrée dans les mœurs. Après la journée de labeur et le repas du soir – le souper selon l’appellation ancienne – on se réunissait une soirée chez l’un, une soirée chez l’autre, et l’on passait de bons moments ensemble. La pratique des jeux de cartes traditionnels était de règle mais cela n’empêchait en rien les langues d’aller bon train. Les enfants que l’on n’envoyait pas se coucher et qui savaient se tenir recevaient ainsi nombre d’informations, souvent romancées, certes, mais volontiers passionnantes, sur les évènements qui avaient alimenté, au fil des générations, le souvenir commun. Je n’aurais à aucun prix raté de telles occasions de recueillir matière à rêverie de cette qualité.Les faits relatés n’étaient pas toujours porteurs de gaîté et d’optimisme : le drame donne plus volontiers lieu à narration que ne le font les moments de bonheur. Mais tant mieux : ils n’en stimulaient que plus vivement l’imaginaire d’un jeune garçon prompt aux émerveillements. C’est en mémoire de ces moments de pur plaisir que, parvenu à un âge avancé, j’essaie de restituer ces récits tels que mon âme d’enfant les a alors perçus. Avec la tendance à l’exagération et à l’enjolivement qu’implique l’assimilation par un esprit qui s’ouvre à l’existence d’un matériau qui, à vrai dire, était déjà remanié dans ce sens par des conteurs soucieux de tenir leur auditoire en haleine. La vie n’ayant pas toujours été un long fleuve tranquille dans cette contrée, il m’est arrivé d’être moi-même acteur de certains faits relatés au fil de cet ouvrage. D’où l’intrusion de détails à caractère autobiographique. Plus encore : encouragé en cela par l’exemple de mes chers Anciens, j’en suis souvent venu à m’ériger en narrateur. Avec un talent inférieur au leur, j’en ai conscience, mais en suivant leurs traces avec respect et affection. Qu’ils veuillent me pardonner si je cède parfois au puéril. L’âge que j’avais alors le voulait et je lui suis resté fidèle.