Ma mère m'a dit, étendue sur son lit, qu'elle avait été une chatte de campagne, il y a quarante ans. Elle m'a regardé, je l'ai regardée, puis elle a poursuivi en disant qu'elle se souvenait de ce jour-là avec précision. Elle était endormie sur son canapé préféré, dans la chambre de sa maîtresse, Maha. Elle s'était réveillée après une petite sieste pour constater qu'elle avait de longues jambes d'humain et des yeux qui pouvaient distinguer beaucoup plus de couleurs. Avant qu'elle ait pu saisir exactement ce qui lui était arrivé, Maha ouvrait la porte, en portant une assiette de lait. Je me souviens clairement de tout, précise ma mère. Maha l'a regardée, ses yeux grands ouverts aussitôt envahis par l'effroi. Le plat de lait lui a échappé des mains et s'est brisé sur le carrelage. Elle a tiré la porte, la refermant violemment. Ma mère a été troublée par cette réaction brutale puis ses narines ont capté le parfum délicieux du lait. Elle s'est assise, a tendu un bout de langue pour laper la surface du lait auquel s'étaient mélangées quelques particules de terre. Elle a ressenti une douleur inusitée aux genoux, et un fracas lui est parvenu aux oreilles. Puis il y a eu le silence.