Ancrées dans l’Irlande du Nord où vit leur autrice, lesseize nouvelles de ce formidable recueil ont la double qualité de nous inviterà arpenter avec elle ce territoire dont elle ne cesse d’explorer lescomplexités et aussi de nous proposer comme un concentré de sa vision du monde,de son monde.Chez Jan Carson, tout est question de point de vue : on nepeut qu’épouser celui de la narratrice du premier récit, indignée, après salongue et habituelle baignade, de découvrir sur « sa » plage d’ordinairedéserte un couple envahissant flanqué d’un affreux bébé mangeur de sable, riend’anormal non plus à ce que la jeune Ruth converse avec le fumeur invétéréinstallé sur la banquette arrière d’une voiture que son grand-père vientd’acheter, même si l’on apprend qu’il s’agit du propriétaire d’origine, aujourd’huidécédé ; et, bien sûr, on compatit avec le père londonien qui, après de vainesrecherches, est bien forcé de constater que ses deux gamins turbulents nereparaîtront pas à l’extrémité du toboggan où ils se sont engouffrés : il lesavait bien, qu’il n’aurait pas dû accepter qu’ils viennent s’installer àBelfast.Férocement drôles, impeccablement construites – dans la puretradition d’efficacité des nouvelles anglo-saxonnes –, les textes de Jan Carsondéclinent avec brio ce que les lecteurs de ses romans connaissent bien : unréalisme cru conjugué à la capacité de convoquer le surnaturel comme un élémentparfaitement intégré au quotidien. C’est bien le cas avec le « fantôme de labanquette arrière » : le nouveau titre du recueil prend en effet un tourpolitique dès qu’il s’avère que le passager clandestin de cette familleprotestante est catholique.De même que la mémoire des Troubles – qui ont déchiré lepays pendant des années –n’est jamais loin, la talentueuse écrivaine proposeici une véritable et passionnante cartographie de sa terre natale, nous traçantle portrait lucide et parfois mélancolique d’un monde où tout ou presque peutarriver.