Images d'un monde aquatique à dompter ou instruments de sa compréhension, les cartes de fleuves et rivières donnent lieu à de remarquables figurations graphiques. Elles invitent à parcourir un espace singulier, animé de méandres, semé de ponts et de cités, où l'œil se perd à plaisir dans les cascades d'affluents pour une pure contemplation cartographique. Les cartes figurant des cours d'eau se multiplient en France à partir de la fin du Moyen Âge. Elles témoignent, dans les collections de la Bibliothèque nationale, de leur transformation croissante en espace d'action, souvent publique. Pour le pouvoir, le fleuve se mue rapidement d'élément naturel en frontière étatique, à cartographier et à défendre, tout comme les façades maritimes, tandis que les eaux intérieures deviennent un enjeu administratif pour la circulation, les droits ou l'entretien, avec l'ordonnance de 1669 sur les eaux et forêts. Si une profusion de documents cartographiques destinés aux autorités témoigne des aménagements effectués au niveau local, il faut attendre, au XVIIIe siècle, la carte de Cassini pour obtenir une première représentation cohérente à grande échelle des fleuves et rivières du royaume. Ceux-ci prennent peu à peu une place nouvelle dans la cartographie, alors en plein essor et dont les techniques vont beaucoup évoluer : d'un traitement central et imagé des cours d'eau, au sortir du Moyen Âge, à une figuration de plus en plus géométrique et schématisée, à partir du xviiie siècle, jusqu'aux nouvelles représentations statistiques, telle la carte des affluents de la Seine, entièrement stylisée, établie par Philippe Buache, après la crue de 1740. Ces dernières annoncent les bases de données spatiales actuelles. Fleuves et rivières, à la croisée du risque environnemental, des enjeux de souveraineté et des dynamiques économiques, fournissent ainsi depuis l'époque moderne une matière cartographique innovante qui n'est pas que technique mais également sensible et artistique.