Jazz manouche, citoyenneté et racialisation en France
À travers une enquête anthropologique au cœur de la scène musicale du jazz manouche alsacienne (l'un des principaux viviers de ce genre musical), Générations Django offre un regard original sur la société française contemporaine, la place particulière qu'elle accorde à la question raciale, à la différence culturelle et aux groupes qu'elle définit comme minoritaires. Lorsque cette musique en vient à représenter l'une des minorités les plus discriminées, quels rôles et quelles significations, souvent contradictoires, endosse-t-elle ? Quel miroir tend-elle à la société française et à ses représentations dominantes de la citoyenneté ? Le jazz manouche est une musique connue et appréciée pour ses rythmes entraînants de guitare, et pour celui que l'on présente souvent comme son créateur, Django Reinhardt (1910-1953). Guitariste prolifique devenu célèbre au cours des années 1930, Django Reinhardt appartenait à la communauté manouche (l'un des groupes qui composent les populations romani d'Europe, souvent désignées par les termes diversement connotés de gitanes, tsiganes ou roms). De son vivant, le musicien ne se revendiquait cependant pas comme le représentant d'une communauté particulière, ni d'une musique manouche. Comment, en quelques décennies, le jazz manouche est-il donc devenu une pratique familiale et intergénérationnelle extrêmement vivante au sein de la communauté manouche, tout particulièrement en Alsace ? Dans le même temps, comment est-il devenu l'emblème valorisé et parfois essentialisé, par l'activisme culturel pro-romani mais aussi par l'industrie musicale, d'une identité ethnoraciale par ailleurs très fortement stigmatisée ? Si la musique peut servir d'outil d'émancipation à la fois politique et économique aux représentants de la communauté manouche, elle peut aussi charrier son lot de stéréotypes, véhiculant l'image d'une altérité exotique. Comble du paradoxe, le jazz manouche, musique aux influences multiples, fait aujourd'hui partie intégrante d'un imaginaire sonore français : son utilisation courante comme musique de fond dans les cafés ou les comédies musicales en fait un genre musical familier, qui peut même évoquer l'image d'une blanchité française quotidienne – dont la communauté manouche est largement exclue. La communauté manouche est loin d'être homogène, et ses membres sont souvent très ambivalents dans leur manière de se définir – entre identités manouche et française –, mais aussi dans leur vision de la musique et de l'utilité économique et/ou politique qu'il importe ou non de lui attribuer. La notion d'essentialisme ambivalent, que le livre propose, permet de saisir comment les musiciens et musiciennes de jazz manouche se positionnent à travers la musique dans un contexte particulier, celui du républicanisme français, qui se fonde sur un modèle exclusif de la citoyenneté : prétendument « aveugle aux couleurs », il ne tolère que de manière très sélective les différences ethnoraciales qu'il contribue à générer. Ce sont tous les paradoxes de ce modèle et de ses effets que cette étude permet d'éclairer.